D’un certain usage de la politique dans les arts plastiques

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TheWhitechapelPool

Par Philippe Haag

Actuellement, se déroulent à Londres plusieurs expositions qui suggèrent que la matière politique est saisie à bras le corps par des artistes pour créer leurs œuvres. Dans certains cas, cela saute aux yeux alors que dans d’autres, cela nous est montré du doigt par les commissaires d’expositions ou critiques d’art un peu comme s’il ne fallait point oublier ou négliger les dimensions politique et sociale. On pourra lire dans les textes de présentation des expositions, par exemple:
“Across all the galleries, the depth and scope of Sillman’s work is explored, ranging from the political and social to the emotional and psychological, (…)” – Camden Arts Centre au sujet de Amy Sillman;
ou
“ (…), Elmgreen and Dragset bring together key themes that have endured throughout their career such as social responsibility, sexual identity and how spatial contexts influence our behaviour.” – Whitechapel Gallery au sujet de Elmgreen and Dragset;
ou encore
“ Taking inspiration from literature, popular culture and folklore, the artists use drawing to tell stories about age, sexuality, gender and politics.” – Drawing Room au sujet de From The Inside Out.

Je ne crois pas me tromper en affirmant que cette dimension politique est dans la plupart des cas inhérente à la production artistique qu’elle soit plastique, cinématographique ou musicale entre autres.
J’ose même penser que les œuvres de Monet le sont (Claude Monet aura parlé politique avec Georges Clemenceau tout comme Georges Clemenceau aura parlé art avec Claude Monet).
Nous avons tous en mémoire le fameux Guernica de Pablo Picasso.
Et pour ne citer qu’eux, Joseph Beuys tient une place exceptionnelle dans le monde de l’art qui fut à travers son engagement artistique un activiste politique et un des membres fondateurs de “Die Grünen”, alors que plus près de nous dans le temps, Ai Weiwei est particulièrement significatif car non seulement militant et activiste et faisant de la politique le sujet de ses œuvres (l’écologie, les flux migratoires, la démocratie …), il a été personnellement l’objet de répressions de régime politique totalitaire, expérience dont il a témoigné explicitement et courageusement dans certaines de ses pièces.
Je rends hommage aussi à l’exposition passée Soulèvements qui eut lieu à la Galerie du Jeu de Paume à Paris en 2016-2017 dont le commissaire d’exposition était Georges Didi-Huberman.

À Londres, retenons tout particulièrement, parmi ces manifestations, quatre expositions qui ont lieu en ce moment qui illustrent à divers degrés cette dimension de l’expression politique et une exposition qui promet de se ranger dans ce registre.
Sans entrer dans le détail de l’analyse ou de l’interprétation du travail des artistes ou des œuvres montrées, ces expositions ont en commun un certain nombre de préoccupations qui s’apparentent au monde politique et social.
Il s’agit des expositions individuelles de Elmgreen & Dragset, Ulla von Brandenburg, Mikhail Karikis à la Whitechapel Gallery, d’Amy Sillman au Camden Arts Centre et de l’exposition de groupe intitulée From The Inside Out à la Drawing Room.

La lecture que nous pouvons faire des sculptures et installations de Elmgreen & Dragset est aisée mais incite le visiteur à se questionner sur des sujets cruciaux et d’actualité. Cela s’étend de la critique contre les mesures d’austérité qui ont aussi pour conséquence la fermeture des facilités publiques destinées aux plus démunis (The Whitechapel Pool) à la déploration de la société de consommation comme solution à une recherche du bonheur (I Must Make Amends); des pressions de la société de modeler son corps à l’image des clichés d’une perfection fabriquée (Too Heavy) à l’histoire de la criminalisation de l’homosexualité (Gay Marriage); des systèmes qui créent de la pauvreté (Modern Moses) aux lois qui légitiment le port d’armes sachant les conséquences horrifiques qui en découlent (One Day); de l’importance de la justice sociale (Heritage) à la prise en otage du personnel domestique comme symbole du statut sociale de l’employeur (Pregnant White Maid).

Ulla von Brandenburg dans son nouveau film Sweet Feast, qui recrée l’événement où 500 enfants ont visité la Whitechapel Gallery en 1973 qui y exposait sucreries et confiseries en tant qu’art populaire, mais aussi pour célébrer l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché Commun Européen, explore les dynamiques entre le groupe et les individus, les espoirs des jeunes gens à une époque où le Brexit posera des défis pour les générations futures.

No Ordinary Protest de Mikhail Karikis est un travail qu’il a mené avec des enfants d’une école primaire de Poplar (quartier de l’est de Londres particulièrement défavorisé de par le passé) basé sur le livre de Ted Hughes, Iron Woman, conte moderne écologico-féministe. Mikhail Karikis s’intéresse aux gens et à leur relation avec l’endroit où leur vie se déploie. Ces endroits sont le plus souvent des lieux dont les communautés sont confrontées aux difficultés économiques associées à la pauvreté ou à la privation causées par un changement de circonstances et/ou la disparition d’industries locales ou d’espaces de vie.

Le travail d’Amy Sillman est moins explicite, moins direct quant à la question de son engagement politique. Le questionnement de ce qu’est la peinture semble guider son travail. Mais son acharnement à vouloir générer de l’étrangeté, de l’intranquillité, de l’extra-ordinaire se réfère, d’après ses mots, à Jacques Tati lorsque la drôle de démarche de M. Hulot pendant tout le film est le symptôme qui marque sa différence avec la bourgeoisie en vacances qu’il côtoie. Le titre de l’exposition Landline dit bien les contradictions, les dualités, les ruptures qui s’expriment pleinement dans sa peinture.

Il ne me reste plus qu’à prendre le temps de visiter From The Inside Out, exposition prometteuse de cinq femmes artistes qui s’inscrivent sans aucun doute dans une perspective similaire aux travaux mentionnés préalablement.

À remarquer que cette pratique artistique et curatoriale se retrouvera à Paris avec l’exposition de Tomas Saracens, On Air à partir du 17 octobre 2018 au Palais de Tokyo. Une conversation en écho à l’exposition se tiendra le 26 octobre 2018 à laquelle participera comme intervenante Marie Thébaud-Sorger (membre du comité Génération.s Royaume-Uni) et qui nous relatera cet événement dans notre prochaine newsletter.

Sweet Feast

Références :
– Elmgreen & Dragset, This Is How We Bite Our Tongue à la Whitechapel Gallery jusqu’au 13 janvier 2019 (entrée payante)
– Ulla von Barndenburg, Sweet Feast à la Whitechapel Gallery jusqu’au 31 mars 2019 (entrée gratuite)
– Mikhail Karikis, No Ordinary Protest à la Whitechapel Gallery jusqu’au 06 janvier 2019 (entrée gratuite)
http://www.whitechapelgallery.org

– Amy Sillman, Landline au Camden Arts Centre jusqu’au 06 janvier 2019 (entrée gratuite)
https://www.camdenartscentre.org

From The Inside out à la Drawing Room galerie jusqu’au 11 novembre 2018 (entrée gratuite)
https://drawingroom.org.uk

À noter une conférence d’Helena Rickett qui mettra en relation le travail des artistes exposées avec les pratiques artistiques marquantes antérieures de l’art féministe le 22 octobre à 18h30.

https://www.palaisdetokyo.com/fr/evenement/air

https://www.palaisdetokyo.com/fr/evenement/journee-voices-collide-aerocene

http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=2793

Philippe Haag est architecte DPLG ARB RIBA, basé à Londres et membre du comité Royaume-Uni de Génération.s.

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Anna W

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