L’Aquarius ou le devoir d’humanité

L

Par Marie Thébaud-Sorger

Nous vivons une période de mutations fortes qui questionne la place et la définition même de l’humain, Humain/nature, humain/vivants, humain/non humain redéfinissant un certain nombre de frontières. Qu’est qui nous rend humain ? À l’heure où l’impact de l’anthropisation bouleverse nos eco-systèmes, où notre volonté d’explorer les limites biologiques de l’espèce humaine façonne l’intelligence artificielle et l’hybridation des corps, ne serait-ce pas aussi affirmer la valeur égale de chaque vie ?

Ces limites, on le voit, sont questionnées aujourd’hui par la politique « des vies inégales » comme la nomme l’anthropologue Didier Fassin, qui soulignait d’ailleurs la simultanéité des législations concernant la bio-éthique et la loi asile et l’immigration, comme deux faces d’une même transformation. Elle se pose à nous de façon brulante dans la manière dont nous percevons et façonnons les politiques d’asile. Or les principes qui régissent l’Europe de l’après-guerre ont émané de l’expérience traumatique de la « déshumanisation », telle que la décrivit Primo Levi, scellant en creux son identité, ce qu’elle pouvait être, et ce qu’elle ne devait plus être.

Mais où sommes nous alors que se produit le naufrage de milliers de vies à nos portes et que nous laissons s’opérer silencieusement et quotidiennement cette déshumanisation sous nos yeux tandis que souffle à nouveau l’écho de discours que l’on espérait révolus… sans doute parce que nous même sommes partis prenants de cette tension entre le gouvernement des populations et l’irréductibité que chaque vie humaine : les femmes, enfants et hommes exilé.e.s, requalifié.e.s en une catégorie de gestion, les « migrants » et soumis aux décomptes statistiques, voire réifié en « flux » si ce n’est en une « vague migratoire ». Plus subtilement les politiques ont aussi créés des modes de distinction artificielle qui pour le coup ré-individualise en discriminant le bon grain de l’ivraie, le mauvais « migrants économique », du migrant politique, légitime. Qu’importe que toutes les études scientifiques montrent, objectivement, l’enrichissement à long terme des territoires (celui de départ comme celui d’arrivée) dues aux migrations. Oui les mouvements migratoires ont changé la face et la physionomie des pays et ceux-ci ne sont pas des entités figées.

La posture par ailleurs d’une partie de la gauche qui consiste à ne pas se positionner en faveur des politiques d’accueil au nom du bien des peuples, en affirmant qu’ils sont mieux chez eux et qu’il faut travailler sur les causes (tout le monde est d’accord) parait une hypocrisie, en ce qu’elle laisse entendre aussi que cette dynamique serait la cause de la baisse des salaires car elle fourbirait des armes pour le dumping social. Pour la majorité des personnes, la mobilité est le dernier choix de survie, et quand bien même… l’Europe est une narration faite de ces transformations et elle se recomposera. De même que les transformations climatiques amèneront à très court terme une accélération des déplacements de population à l’échelle du globe sans précédents. À ceci, les politiques de court terme qui se nourrissent des peurs séculaires de dépossession, ou celles qui mènent une politique similaire au prétexte de se poser en rempart des « populismes », entretiennent la déshumanisation. Le courage politique n’est-il pas de reconnaître l’étendue de ces mutations, inéluctables, et les accompagner ? Mais pour nous citoyen quel est notre rôle à jouer, en tant qu’individu et en tant que collectif ? Car ces politiques c’est aussi nous qui les faisons par notre mobilisation.

Et c’est bien la question posée soudainement par l’Aquarius dans l’espace public.

Devant la défaillance des politiques européennes à se saisir de cette réalité, la société civile s’est organisée : prenant le relais de l’operation italienne Mare nostrum, L’ONG SOS méditerranée, créé à l’initiative de Klaus Vogel avec l’appui medécin du monde réunit 300 bénévoles : depuis février 2016 le patrouilleur de pêche l’Aquarius a permis le sauvetage en mer de milliers d’individus . Il opère au large de la Lybie, où nous savons (et faisons mine d’ignorer) que les personnes y transitant sont monstrueusement traitées. L’histoire de ce bateau a rendu explicite aux yeux de chacun les contradictions européennes – notamment le règlement de Dublin qui oblige les personnes à demander l’asile sur le sol où elles sont arrivées, mettant les pays comme la Grèce et l’Italie en première ligne. Elle a rendu aussi palpable le processus même de la traversée où les hommes et femmes, les enfants, s’embarquent au péril de leur vie sur des bateaux de fortune, et donc par la place tenu dans le débat public a permis de ré humaniser enfin le phénomène : on écoute la parole des sauveteurs , soignants et bénévoles, on écoute les « migrant.e.s » rendus à la singularité de leur trajectoire, souvent tragique : ils deviennent ceux que nous pourrions être si les circonstances nous avaient placés dans des conditions similaires.

C’est aussi de cela dont témoigne simplement par exemple Johann Trümmel dans un récit paru dans Slate le 13 juin dernier après l’épisode où la France et l’Italie c’était renvoyé le navire avant qu’il n’accoste sur les cotes espagnoles. Enseignant, non activiste, il vient prêter main forte à Valence et relate l’organisation de l’arrivée, ses rencontres avec quelques passagers auprès desquels il agit comme interprète, et découvre la complexité de l’accueil et de l’aide à ceux qui arrivent, cherchent leur parents, frères, enfants. Or, l’accostage n’est que le début d’un long chemin. La dramaturgie de l’Aquarius a fait sortir la problématique migratoire d’un récit abstrait sur lequel nous n’aurions pas prise, alors même que l’impact des politiques sur les vies est immense, comme le disait très simplement l’écrivain Edouard Louis : un formulaire (en l’occurrence ici le droit maritime invoqué), une décision administrative qui ferme un port au navire, signifie « vivre ou mourir » pour celui qui est balloté par les flots. Aujourd’hui ce n’est plus même le lieu d’accostage mais la possibilité même de naviguer qui est remise en cause avec le retrait du pavillon à l’Aquarius successivement par Gilbraltar puis Malte, comme si supprimer sa mission de sauvetage ferait disparaître les migrations.

Alors quelle est notre marge d’action, si ce n’est déjà de cesser de penser que nous sommes minoritaires. La mobilisation autour du pavillon a suscité de nombreux rassemblements; ce week-end encore la grande marche pour le Climat partout en Europe mettait aussi à l’ordre du jour la solidarité et l’accueil. Ces deux problématiques ont aussi de commun qu’elle nous engage à interroger notre devoir d’humanité, de façon à la fois personnelle par des actions locales mais dont la résolution ne peut s’esquisser que dans une dynamique transnationale où la mobilisation pourrait faire évoluer les législations. L’Aquarius, devenu emblème, met au jour la complexité de la situation dont il y a urgence vitale à se saisir individuellement et collectivement – comme pour la question environnementale- pour penser les contours d’un collectif politique de gauche permettant de faire bouger les lignes, politiques, sociales, législatives. Si quelque chose de l’identité européenne se joue là ce n’est certainement pas celle de sa perte mais bien de la survie de sa conscience collective.

Pétition Sauvons l’Aquarius et le sauvetage en mer
https://you.wemove.eu/campaigns/sauvons-l-aquarius-et-le-sauvetage-en-mer

A propos de l'auteur

Anna W

Ajouter commentaire

Par Anna W

Suivez nous sur

Inscrivez-vous a notre newsletter

* indicates required





Plus d’informations sur